Tendinopathie du tendon d'Achille : insertionnelle vs corporéale et protocole excentrique d'Alfredson
Tendinopathie du tendon d'Achille : insertionnelle vs corporéale et protocole excentrique d'Alfredson
Tendinopathie du tendon d'Achille : insertionnelle vs corporéale et protocole excentrique d'Alfredson
La tendinopathie du tendon d'Achille est la pathologie tendineuse la plus fréquente du membre inférieur. Elle concerne 55 à 65% des coureurs à pied au cours de leur carrière sportive, mais elle est loin d'être réservée aux sportifs : la recrudescence des modes de vie sédentaires entrecoupés de reprises d'activité brutales en fait une pathologie croissante chez les non-sportifs de 35 à 55 ans. Sa prise en charge a été révolutionnée dans les années 1990 par la compréhension de sa nature fondamentalement dégénérative (et non inflammatoire), remettant en cause l'usage des anti-inflammatoires comme traitement de première ligne et plaçant la rééducation excentrique au coeur du traitement.
Anatomie et biomécanique du tendon d'Achille
Le tendon d'Achille résulte de la fusion des tendons du gastrocnémien médial, du gastrocnémien latéral et du soléaire (ensemble : triceps sural). Ces trois muscles contribuent différemment au tendon :
- Gastrocnémiens (biarticulaires) : s'insèrent au-dessus du genou (condyles fémoraux), donc leur tension varie avec la position du genou. Genou tendu = gastrocnémiens en tension maximale. Genou fléchi = gastrocnémiens déchargés.
- Soléaire (monoarticulaire) : s'insère uniquement sur le tibia et le péroné, sous le genou. Sa tension est indépendante de la position du genou.
Cette distinction biarticulaire / monoarticulaire est fondamentale pour comprendre pourquoi le protocole excentrique d'Alfredson se réalise en deux variantes (genou tendu pour solliciter les deux chefs, genou fléchi pour isoler le soléaire).
Zone hypovasculaire et vulnérabilité tendineuse :
La zone comprise entre 2 et 6 cm au-dessus de l'insertion calcanéenne est la région du tendon d'Achille avec la plus faible vascularisation. Cette hypovasculaire est liée à la torsion des fibres tendineuses dans cette zone (torsion d'environ 90° entre le ventre musculaire et l'insertion calcanéenne) : la torsion comprime les petits vaisseaux péritendineux lors des contraintes en torsion-compression. C'est dans cette zone que surviennent 75 à 80% des tendinopathies corporéales et des ruptures tendineuses.
Modèle de Cook et Purdam : comprendre le stade pour adapter le traitement
Le modèle de continuum pathologique de Cook et Purdam (2009) est le cadre théorique le plus utilisé en pratique clinique pour la tendinopathie. Il distingue trois stades qui représentent un continuum (pas des entités séparées) :
Stade 1 : Tendinopathie réactive
Mécanisme : réponse de surprotection aiguë du tendon à une augmentation soudaine de charge (reprise d'activité après une période d'inactivité, augmentation brusque du volume d'entraînement de plus de 10% par semaine, changement de chaussures).
Histologie :
- Augmentation de la synthèse de protéoglycanes (agrécane, versicane) dans la matrice tendineuse : les protéoglycanes captent l'eau et font gonfler la matrice (augmentation du volume tendineux par œdème matriciel)
- Les fibres collagènes restent organisées et intactes : la solidité mécanique du tendon est préservée
- Augmentation du nombre de ténocytes (hyperplasie cellulaire réactionnelle)
Clinique : douleur récente (moins de 6 semaines), tendon légèrement chaud et sensible à la palpation, douleur au début de l'activité qui s'atténue à l'échauffement.
Réversibilité : totalement réversible si la charge est réduite rapidement. C'est le seul stade où une réduction significative d'activité est justifiée (pas d'arrêt total, réduction de 50% du volume).
Stade 2 : Dysrepair (réparation insuffisante)
Mécanisme : le tendon tente de réparer les dommages mais dépasse ses capacités de réparation.
Histologie :
- Néovascularisation anarchique (angiogenèse pathologique) : de nouveaux vaisseaux sanguins désorganisés pénètrent dans le corps tendineux (normalement avasculaire). Ces vaisseaux apportent des nerfs sensitifs (nocicepteurs) dans le tendon, expliquant pourquoi la stimulation mécanique du tendon est douloureuse.
- Début de désorganisation des fibres collagènes : le collagène de type I (résistant, organisé en fibres parallèles) commence à être remplacé par du collagène de type III (moins résistant, désorganisé)
- La matrice est perturbée par l'accumulation de protéoglycanes et de cellules inflammatoires
Clinique : douleur dès le début de l'activité et persistant après, tendon épaissi et nodulaire à la palpation (épaississement du corps tendineux), douleur à la reprise du matin.
Réversibilité : partielle. Avec un programme de charge progressive bien conduit, une amélioration fonctionnelle importante est possible même si les modifications structurelles ne sont pas entièrement réversibles.
Stade 3 : Dégénératif (tendinose)
Mécanisme : dégénérescence avancée du tendon.
Histologie :
- Remplacement étendu du collagène de type I par du collagène de type III dans de larges zones du tendon
- Zones avasculaires, nécrose cellulaire focale, calcifications intra-tendineuses
- Désorganisation totale de l'architecture tendineuse
Clinique : douleur chronique (plus de 6 mois), tendon très épaissi avec nodules multiples. Risque accru de rupture tendineuse partielle ou complète.
Réversibilité : nulle sur le plan histologique (le tissu dégénéré ne redevient pas du tendon normal). Mais une compensation fonctionnelle importante est possible par le renforcement des portions saines du tendon et des muscles du mollet.
Tendinopathie corporéale vs insertionnelle : distinction critique
Tendinopathie corporéale (non insertionnelle)
- Zone atteinte : corps du tendon, dans la zone hypovasculaire (2 à 6 cm au-dessus de l'insertion calcanéenne)
- Mécanisme dominant : surcharge en traction (trop de force de traction du mollet sur un tendon insuffisamment récupéré)
- Signe caractéristique : douleur à la palpation du corps du tendon + épaississement nodulaire palpable
- Test de l'arc de cercle positif : lors de la flexion-extension de cheville, la zone douloureuse se déplace (le tendon glisse sous les doigts de l'examinateur, confirmant que la douleur est intra-tendineuse)
- Traitement de référence : protocole excentrique d'Alfredson sur surface surélevée (descente du talon sous le niveau du sol)
Tendinopathie insertionnelle
- Zone atteinte : les 2 derniers centimètres du tendon et l'enthèse (jonction tendon-calcanéum)
- Mécanisme dominant : compression du tendon contre le calcanéum lors de la dorsiflexion (montée des escaliers, côtes) + traction de l'insertion
- Signe caractéristique : douleur à la face postérieure du talon, à l'insertion calcanéenne. Souvent associée à une tuméfaction de Haglund (proéminence osseuse postéro-supérieure du calcanéum) et à une bursite rétro-calcanéenne
- Aggravation paradoxale : les étirements passifs du mollet (genou tendu, cheville en dorsiflexion maximale) aggravent la douleur insertionnelle (compression maximale du tendon sur le calcanéum en dorsiflexion)
- Traitement modifié : protocole excentrique sur surface plane (sans descente sous le sol), ou protocole isométrique de maintien
Tests diagnostiques
Test de Thompson (intégrité tendineuse)
- Patient en décubitus ventral (allongé sur le ventre), pied dans le vide au bord de la table
- Comprimez fermement le ventre du mollet (ventre des gastrocnémiens) avec les deux mains
- Réponse normale : flexion plantaire passive du pied (le pied descend vers le sol)
- Test positif (anormal) : absence de mouvement du pied lors de la compression du mollet
- Signification : rupture complète du tendon d'Achille. Urgence chirurgicale dans les 48 à 72 heures. La réparation précoce donne de meilleurs résultats fonctionnels qu'une immobilisation plâtrée seule.
- Limite : un test de Thompson négatif n'élimine pas une rupture partielle (qui peut laisser quelques fibres intactes transmettant la compression).
Test de la chaise (distinction insertionnelle vs corporéale)
- Debout, sur les deux pieds, montez sur la pointe des pieds (flexion plantaire maximale)
- Notez la localisation de la douleur : dans le corps du tendon (2 à 6 cm au-dessus du talon) ou à l'insertion (talon, face postérieure)
- Passez à une marche d'escalier (ou un rebord stable) et laissez le talon descendre en dessous du niveau de la marche (dorsiflexion maximale en charge)
- Aggravation de la douleur en dorsiflexion (talon sous le niveau du sol) = tendinopathie insertionnelle (compression maximale de l'insertion)
- Douleur localisée dans le corps du tendon, peu aggravée par la dorsiflexion = tendinopathie corporéale
Test des flexions plantaires répétées (charge progressive)
- Debout sur une jambe, sans appui, réalisez 20 à 25 montées sur la pointe du pied à rythme régulier (1 seconde montée, 1 seconde descente)
- Douleur dès les 5 premières répétitions : stade avancé (dysrepair ou dégénératif)
- Douleur entre la 5ème et la 15ème répétition : stade intermédiaire, charge progressive appropriée
- Douleur uniquement après 15 répétitions ou absence de douleur : tendinopathie légère ou stade de récupération
- Ce test sert aussi à suivre la progression : au fil des semaines de traitement excentrique, la douleur doit apparaître de plus en plus tard dans le test.
Protocole excentrique d'Alfredson
Principes biologiques
La contraction excentrique (le muscle s'allonge sous tension, comme le frein d'un mouvement) génère des forces mécaniques plus intenses et mieux distribuées sur le tendon que la contraction concentrique. Ces forces mécaniques stimulent les ténocytes via les intégrines membranaires (mécano-transduction) et activent la synthèse de collagène de type I, la principale protéine structurale du tendon sain.
Des études histologiques ont montré qu'après 12 semaines de protocole excentrique bien conduit :
- Réduction significative de la néovascularisation pathologique (et donc des nocicepteurs intra-tendineux)
- Réorganisation partielle de l'architecture des fibres collagènes
- Réduction de l'épaississement tendineux mesurable à l'échographie
Protocole standard (tendinopathie corporéale, Alfredson 1998)
Matériel : une marche d'escalier stable (ou un step) et éventuellement un sac à dos lesté pour la progression.
Phase de montée :
- Montez sur la pointe des deux pieds (concentriquement, sur les deux jambes : cette phase est facile et n'est pas l'objet du protocole)
- Décalez tout le poids sur le pied à traiter
Phase excentrique (la clé du protocole) :
- Laissez le talon descendre lentement, le plus bas possible en dessous du niveau de la marche (dorsiflexion maximale), sur 3 secondes
- Le tendon s'allonge sous la charge du poids du corps : c'est la phase excentrique
- Ne pas freiner la descente : descendez à 3 secondes régulières, sans pause
Répétitions et fréquence :
- 3 séries de 15 répétitions, 2 fois par jour (matin et soir), 7 jours sur 7, pendant 12 semaines
- Total : 90 répétitions excentriques par jour
Règle de la douleur (différente des autres rééducations) :
- Continuer les exercices même si la douleur est présente pendant l'exercice (jusqu'à 5/10 d'intensité douloureuse sur une échelle de 0 à 10)
- Arrêter si la douleur dépasse 5 à 6/10 ou si elle s'aggrave nettement d'une séance à l'autre
- Une légère courbature du mollet (DOMS) est normale et attendue : elle indique que le tendon et les muscles sont solicités correctement
Variante genou fléchi (isole le soléaire) :
- Même protocole, mais le genou est légèrement fléchi (20 à 30°) lors de toute la phase excentrique
- Les gastrocnémiens étant détendus avec le genou fléchi, seul le soléaire est mis en excentrique
- Alterner avec la version genou tendu : une série genou tendu, une série genou fléchi
Adaptation pour la tendinopathie insertionnelle
La tendinopathie insertionnelle nécessite une modification importante du protocole, car la descente du talon sous le niveau du sol en dorsiflexion maximale comprime l'insertion sur le calcanéum :
Option 1 : excentrique sur surface plane
- Même protocole mais réalisé sur le sol plat (pas de marche d'escalier) : la descente s'arrête au niveau du sol (0° de dorsiflexion)
- Évite la compression de l'insertion tout en maintenant la charge excentrique
Option 2 : protocole isométrique de maintien (stade réactif ou douleur importante)
- Debout sur les deux pieds, montez sur la pointe des pieds et maintenez 45 secondes
- 5 répétitions avec 2 minutes de repos entre chaque
- 2 fois par jour. L'isométrique réduit la douleur tendineuse rapidement (inhibition corticospinale) et charge le tendon sans compression.
Protocole complémentaire
Bouillotte avant les exercices (phase chronique)
En phase chronique (plus de 6 semaines), la bouillotte positionnée sur le mollet et le tendon 20 minutes avant le protocole excentrique :
- Réduit la viscosité du paratendon et améliore la compliance des fibres collagènes résiduelles
- Réduit le tonus de repos du gastrocnémien et du soléaire (thermoinhibition des fuseaux neuromusculaires), diminuant les forces de traction passives sur le tendon au repos
Contre-indiquée en phase aiguë (moins de 48 heures après une poussée : glace 10 à 15 minutes).
→ Bouillotte Électrique Serenys
TENS pour la gestion de la douleur pendant la rééducation
Le protocole excentrique peut être douloureux (douleur acceptable jusqu'à 5/10) mais la douleur ne doit pas décourager l'observance du traitement. Le TENS permet de maintenir l'observance en gérant la douleur :
- Avant les exercices (haute fréquence, 80 à 100 Hz, 20 à 30 min) : analgésie segmentaire par gate control, réduisant la douleur de départ. Placement : une électrode sur le mollet (gastrocnémien médial), une sur le tendon ou la face postérieure de la cheville.
- Après les exercices (basse fréquence, 2 à 4 Hz, 20 min) : libération d'endorphines pour les douleurs résiduelles post-excentrique.
Tapis d'acupression après chaque séance
10 à 15 minutes après la séance d'excentrique, assis ou allongé avec la face postérieure du mollet posée sur le tapis d'acupression :
- Stimulation des mécanorécepteurs et nocicepteurs cutanés du dermatome S1-S2 : activation de la voie inhibitrice descendante et réduction de la douleur résiduelle du tendon et du mollet après l'effort
- Réduction de l'hypertonus du gastrocnémien et du soléaire par inhibition réflexe cutanéo-musculaire, réduisant les forces de traction passives transmises au tendon au repos
- Accélération du retour veineux des jambes (position surélevée, pression mécanique rythmée) : réduction de l'oedème du paratendon post-exercice
→ Tapis Acupression Magnétique Serenys
Résultats attendus et suivi
| Stade | Traitement prioritaire | Horizon | Résultat attendu |
|---|---|---|---|
| Réactif (moins de 6 semaines) | Réduction de charge + isométrique + TENS | 3 à 6 semaines | Résolution complète si charge réduite rapidement |
| Corporéale chronique (6 à 12 mois) | Alfredson complet (3×15×2×7j) + bouillotte + TENS | 8 à 12 semaines | 60 à 90% de guérison fonctionnelle (reprise course à pied) |
| Insertionnelle chronique | Alfredson sur surface plane + TENS + bouillotte | 12 à 24 semaines | 50 à 70% de guérison fonctionnelle (évolution plus lente) |
| Tendinose calcifiante | Ondes de choc radiales (ESWT) + rééducation | 3 à 6 mois | Résorption partielle dans 50% des cas |
Signaux d'alarme
- Douleur intense et soudaine dans le mollet ou le talon lors d'un effort avec sensation de "coup de pied reçu" et impossibilité de monter sur la pointe des pieds : rupture complète du tendon d'Achille. Test de Thompson positif. Urgence chirurgicale dans les 48 à 72 heures.
- Absence d'amélioration après 12 semaines de protocole excentrique correctement conduit : IRM du tendon pour évaluer le stade exact de la tendinose et discuter les ondes de choc extracorporelles (ESWT) ou l'injection de PRP (plasma riche en plaquettes)
- Tendon chaud, rouge et très sensible avec fièvre : tendinite infectieuse (rare mais grave)
- Patient sous fluoroquinolones (ciprofloxacine, ofloxacine) : risque de rupture tendineuse multiplié par 2 à 4. Signaler au médecin prescripteur.
→ Douleurs au tendon d'Achille : tendinopathie insertionnelle et corporéale, protocole excentrique
→ Périostite tibiale (shin splints) : causes, traitement et reprise
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